Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
L'HISTOIRE POUR TOUS

L'HISTOIRE POUR TOUS

Ecrire et faire aimer l'histoire

L’HISTOIRE POUR TOUS N° 53 : 15 mai 1920, quatre espions Français sont exécutés

Quadruple Exécution Capitale

Il n'existe pas pour un avocat de tâche plus pénible et plus douloureuse que celle qui le conduit au pied de l'échafaud, où il accompagne le condamné qu'il a défendu, avec ardeur, avec âpreté, avec foi, contre le courroux de la société !

Angoissant moment pour le défenseur qui, après avoir tenté l'impossible pour arracher sa proie à la justice, voit son client misérable basculer sous le couperet, poussé par les aides du bourreau.

Ce sont ces minutes, les plus tragiquement émouvantes de leur carrière, que nous avons demandé aux maîtres du barreau d'évoquer à l'intention de nos lecteurs. Nous avons recueilli le récit de leurs efforts en vue de sauver la tête de leur client, au cours des audiences précédant le verdict fatal, et aussi leurs impressions sur les derniers moments des condamnés.

LE TRISTE SOUVENIR DE Me CAMPINCHI, QUI ASSISTA A UNE QUADRUPLE EXÉCUTION CAPITALE.

Le 15 mai 1920, dans des circonstances particulièrement dramatiques, eut lieu une quadruple exécution capitale : celle de quatre traîtres : Georges Toqué, Moïse Lemoine, Léandre Herbert et Alice Aubert, fusillés au pied des buttes de la Caponnière, à Vincennes. Dix mois auparavant, le quatrième Conseil de guerre de Paris les avait condamnés à la peine de mort, pour complicité avec l'ennemi durant la guerre. Ils avaient collaboré à la fameuse feuille la Gazette des Ardennes, éditée par l'ennemi pour démoraliser les habitants des régions envahies.

M« Campinchi assista un des condamnés, son client, Moïse Lemoine, à l'aube suprême. L'éminent avocat a évoqué pour nous, non sans émotion, ces minutes tragiques qui précédèrent la quadruple fusillade et les impressions qu'il ressentit. Depuis le verdict, qui les condamnait à la peine suprême, seuls des suppliciés l'ancien administrateur colonial Georges Toqué et l'ex-policier Moïse Lemoine avaient été conservés à la prison de la Santé. La femme Alice Aubert attendait dans une cellule de Saint-Lazare l'instant du châtiment. Mobilisé à sa rentrée en France, c'est sous l'uniforme militaire que Léandre Herbert, contrebandier et déclaré agent de l'ennemi pendant l'occupation, avait comparu devant le quatrième Conseil de guerre. Il était resté dès lors incarcéré au Cherche-Midi.

Tous les quatre cependant, après de si longs mois écoulés, ne doutaient plus de la grâce Présidentielle. Quelques jours auparavant, à son défenseur, Me Alcide Delmont, qui était venu le voir pour la dernière fois, toqué disait :

« Ce régime odieux de condamné à mort touche pour moi à sa fin. Aussitôt gracié, j'espère bien obtenir, par votre intermédiaire, mon transfert au régime politique. »

Aussi, lorsque le jour fatal, un peu après quatre heures, le lieutenant-colonel Bayle, commissaire du gouvernement près le quatrième Conseil de guerre, pénétra avec Me Alcide Delmont dans la cellule l'ancien rédacteur de la Gazette des Ardennes, celui-ci dormait profondément. Au contact de la main du magistrat militaire qui, doucement, lui frappait sur l'épaule, Toqué ouvrit ses yeux où se peignit une stupeur.

« Quoi ? Quoi donc ?… Ce serai donc vrai… il va falloir mourir... Mais bien vite il se ressaisit : Hé bien tant pis... J'en aurai fini de souffrir... Je vous jure que je mourrai courageusement... Mais je tiens à dire, une fois de plus, que je suis innocent... »

D'un bond, il fut debout et sans un tremblement s'habilla. Une scène à peu près semblable, nous dit M« Campinchi, se passait dans la cellule voisine, occupée par Moïse Lemoine, mon client, et où était entré le Docteur Pierre, directeur de la Santé, et moi-même. Lemoine aussi dormait. Ce furent d'abord quelques mots sans suite. Puis ses idées se précisèrent. Visiblement, il s'efforçait de dominer son trouble. Je lui offris une cigarette qu'il alluma.

« Ça va ! Maître … Je saurai bien mourir, allez... »

Un gardien, au fur et à mesure, lui passait ses vêtements. Comme on lui tendait ses chaussettes, il eut un rire nerveux : « Bah ! voilà qui est bien inutile pour faire le grand voyage... »

On le conduisit au greffe. Toqué s'y trouvait déjà avec l'abbé Geispitz, aumônier de la prison. Il venait de se confesser. Assis devant le bureau du greffier, une cigarette à la bouche, il écrivit une lettre au Ministre de la Justice, où il renouvelait ses protestations d'innocence. Lemoine lui mit la main sur le bras :

« Hé bien ! Quoi donc, ma vieille, toi aussi, tu y passes ?... Allons, voyons, du courage... » Toqué tourna la tête :

« Du courage !... T'en fais donc pas... Tu verras si on sait en avoir... » Puis se tournant vers moi :

«  Le nègre que j'ai fait sauter à la dynamite, me dit-il de sa voix douce, quelle histoire ! II se porte mieux que vous et moi. »

On se rappelle que Toqué, administrateur colonial avant la guerre, avait été poursuivi pour avoir torturé des nègres de façon odieuse.

Dans la cour de la prison, auprès des automobiles des magistrats militaires et des avocats, celle qui devait emmener les condamnés à Vincennes attendait. Pâles à peine, Continuant à fumer, Toqué, tête nue, toute sa barbe poussée, et Lemoine, coiffé d'une casquette, y prirent place avec deux gendarmes et l'abbé Geispitz. Et le cortège quitta la prison.

Il était cinq heures lorsqu’il arriva dans la cour du donjon de Vincennes ou eut lieu la formalité de la remise des condamnés au commandant militaire de cette place.

Une autre automobile, partie un quart d’heure plus tôt de la prison du Cherche-Midi, y était déjà arrêtée. Celle-ci avait amené Léandre Herbert, qu'était allé réveiller dans sa cellule le capitaine Saint-Pol-Lias, rapporteur idu quatrième Conseil de guerre, accompagné du Dr Wallon, médecin du Cherche-Midi, et de Me Le Trocquer, avocat d'Herbert. Depuis quelques mois, Herbert, véritable minus habens, sorte de pauvre brute au visage hébété, manifestait des troubles nerveux et cérébraux. Il avait accueilli le magistrat militaire, qui venait lui annoncer le rejet de son pourvoi, par un rire convulsif :

« Ah ! Ah ! je comprends. Vous m'emmenez me promener... Je suis content, bien content... » Me Le Trocquer était intervenu :

« Mais cet homme est fou, constatez-le, docteur. Il ne me reconnaît même pas, moi, son défenseur...

Bah ! un simulateur, répondit le Docteur Wallon.

Léandre Herbert n'allait cependant pas se départir de cette attitude jusqu'à la fin... Cependant, le temps passait. Cinq heures cinq. Cinq heures dix. Cinq heures quinze. L'automobile qui devait amener la femme Alice Aubert n'arrivait point. Dans la cour du donjon, les avocats des condamnés s'impatientaient.

On offrit à Lemoine et à Toqué de quitter leur Voiture quelques instants et de se promener avec leurs défenseurs.

« Non, il fait trop froid, répondit Lemoine. Nous sommes bien ici. »

Un motocycliste militaire fut envoyé aux nouvelles. Les formalités de Saint-Lazare avaient été plus longues. Alice Aubert, réveillée par le commandant Simon, de la Garde Républicaine, et par le chef d'escadron Denis, commandant de ta gendarmerie de la Seine, accompagnés du Docteur Socquet et de Me Marcel Hérault, avait été prise d'une violente crise de larmes. Conduite au greffe, elle était tombée aux pied de l’aumônier et de deux religieuses venues pour l’assister et avait demander à entendre la messe et à communier. Elle ne cessait de répéter :

« Je vais mourir, mais je veux aller au ciel… Je veux aller au ciel… »

Rappelons que cette femme avait fait fusilier un Maire Français qui avait caché un sergent d’infanterie coloniale, que l’invasion avait surpris en territoire envahis.

Il était cinq heures vingt lors que ce nouveau cortège pénétra enfin dans le donjon de Vincennes. Encadrées de cavaliers, suivies, des voitures des magistrats militaires et de celle des avocats, les trois automobiles des condamnés prirent enfin la direction du polygone et de la Maison-Blanche, où devait avoir lieu l'exécution.

L'EXÉCUTION

Il fait grand jour. Le soleil déjà avait surgi au-dessus de l'horizon, semant d'or le faîte des arbres. Au fond du terrain de la Caponnière, devant les deux petites buttes de tir qui forment l'extrémité de l'amphithéâtre, quatre poteaux carrés avaient été plantés à dix mètres l'un de l’autre. En face de chacun d'eux, les quatre pelotons d'exécution, fournis par les 26 e Chasseurs, 23 e et 29e Dragons, attendent, l'arme au pied.

Les voitures des condamnés s'arrêtent à Centrée du terrain. Toqué et Lemoine descendent les premiers. D'un pas ferme, refusant de se laisser soutenir par les gendarmes qui les encadrent, ils se dirigent vers les poteaux, dont ils ont aperçu les sommets émergeant au-dessus des pelotons, passent à travers les groupes de soldats et d'officiers, que Toqué salue d'un geste de la main. Léandre Herbert descend à son tour. Ses bras s'agitent d'un tremblement discontinu. Des gendarmes veulent l'aider à marcher. Il les écarte, s'arrête, repart, s'arrête encore. Sans arrêt, d'une voix perçante et grêle, il hurle des phrases sans suite, entrecoupées de hoquets de rire.

Me Campinchi nous dit :

« Au cours des débats, la culpabilité d'Herbert avait été moins manifeste que sa folie. Je le vois encore obligeant le piquet de soldat qui l'entourait a s'arrêter et m'apostrophant d'une voix éraillée avec l'accent natal : « Tiens, te voilà toué? Gomment qu'ça va cheux nous ? »

Et d'autres questions d'intérêt régional suivirent qui n'amenaient rien dans ma mémoire. Je me tourne vers le Docteur Wallon qui l'avait déclaré responsable :

« Eh bien, docteur, pensez-vous toujours qu'Herbert est responsable de ses actes ?

Maître, Herbert est aussi peu fou que vous et moi, me répond le praticien visiblement troublé tout de même par ses incohérences dernières.

Lemoine, mon client, chez qui rien n'avait laissé deviner une telle sensibilité, demande à m'embrasser. Près de soixante-dix années de réclusion avaient été infligées à des Français à la suite de ses dénonciations à l'autorité Allemande. Vingt de ses victimes étaient venues l'accuser. Maintenant, l'heure de l'expiation étaient venue.

Derrière lui, les cheveux épars, les mains jointes, serrant un crucifix, Alice Aubert suit d'un pas difficile, appuyée sur les deux religieuses qui ne l’ont point quittée. Toqué a été attaché au premier poteau de droite, Lemoine au suivant.

Herbert et Alice Aubert viennent seulement d'arriver au lieu de leur supplice : Herbert continue à gesticuler, rendant difficile la tâche de ceux qui ont mission de l'attacher. Il a aperçu Alice Aubert qui, docile, se laisse fixer au dernier poteau de gauche. Un nouveau rire le secoue :

«Ah ! Ah ! Alice ! te voilà ! Paraît qu'on va se promener ensemble. »

Les préparatifs se poursuivent. Tout cela est long, long, péniblement long. Indifférent, en apparence, à son propre rôle, Toqué maintenant regarde à droite et à gauche, suit d'un œil singulièrement attentif ceux qui évoluent autour de lui.

Et voici qu'une voix s'élève. C'est celle du capitaine Orsini, greffier du quatrième Conseil de guerre, qui lit le jugement de mort. On perçoit des mots :

« Au nom du peuple Français... Intelligences avec l'ennemi... Unanimité... Mort... »

Il vient à peine de terminer qu'une autre voix s'élève : c'est Toqué, qui, le regard fixé vers son peloton d'exécution, clame, les bras levés :

« Je jure que je suis innocent... Je n'ai jamais rien fait contre mon pays avec les Allemands... »

Au fur et à mesure, au poteau voisin, Lemoine répète les paroles de Toqué. Cependant, il avait avoué. Mais, défaisant, ses liens, il lève les bras et crie d'une voix exaspérée :

« Devant Dieu, je jure que je suis innocent. Vive la France ! »

Un ordre, afin d'être entendu des quatre pelotons échelonnés sur quarante mètres de front, retentit : « En joue ! » suivi presque aussitôt du commandement : « Feu ! »

D'un seul coup, glissant entre leurs liens, Lemoine et Herbert se sont abattus dans l'herbe haute. Maintenue par les aisselles, la tête penchée sur l'épaule droite, un flot de sang s'échappant de sa bouche, Alice Aubert s'est effondrée à genoux. Et voici qu'un râle, horrible, prolongé, dominant le silence qui pèse maintenant sur la Caponnière, s'élève. C'est Toqué. Les balles n'ont point atteint l'organe essentiel. Soutenu par les liens, les jambes ployées, il est là, adossé au poteau, rugissant de souffrance.

Un sous-officier, le revolver au poing, se précipite vers lui. Le râle s'arrête. Toqué a tourné la tête vers celui qu'il voit accourir lui apporter la délivrance. Un coup de feu. Toqué s'effondre, mais le râle continue. Le sous-officier, qui s'est éloigné, revient en hâte. Un second coup de grâce. Cette fois, c'est fini.

Les quatre condamnés ont expié. Le Docteur Socquet examine l'un après l'autre les corps pour s'assurer que la mort a fait son œuvre. Et tandis que, devant le cadavre d'Alice Aubert, un prêtre et deux religieuses agenouillées disent un ’’De profundis’’, des infirmiers président à la mise en bière.

Me Campinchi conclut, en passant sur son front une main qui s'efforce en vain de chasser ses souvenirs épouvantables :

« Je m'en allai, écœuré et songeur. Le spectacle humain avait été riche : en quelques minutes,nous avions assisté à l'exécution d'un fou, nous avions entendu un homme prêter un faux serment en quelque sorte au bord de l'Éternité et vu une dénonciatrice se croire assurée du ciel parce qu'elle avait pleuré... »

Texte du journaliste André Charpentier, pour : Police Magazine du 15 mars 1931

Recherche effectuait à Nîmes le 17 septembre 2020 par Cazorla Denis

Partager cet article

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article